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Nunavik Art Workshop 2015
Conférence et exposition de restitution de la résidence à Aupaluk Avec : Patrice Alexandre, Anaïs Ang, Cécilia Breuil Avec le soutien et le financement de l'Association des Amis des Beaux-Arts, de l'Université du Québec à Montréal, du Consulat de France à Québec, du Conseil des Arts et Lettres du Québec et de l'Institut Avataq |
J'ai sculpté donc. Des phoques. Comme les Inuit qui m'entouraient, j'ai repéré la forme informe de leurs esprits dans les pierres, et j'ai enlevé ce qui n'etait pas phoque. Et puis, comme eux, j'ai travaillé dans ma main, et les pierres en ont pris la forme : ce ne sont finalement pas des phoques que j'ai sculptés, plutôt ce que les allemands appellent Handschmeichler (Litteralement « qui fait des compliments aux mains »), des objets à toucher, des négatifs, des vides de mes mains qui appellent la main du regardeur, et ne sont « pleins », ne deviennent sculptures que quand ils sont pris. Et, je ne m'en suis pas rendue compte tout de suite, mais plus ma série avançait, et plus les pieces s'applatissaient, jusqu'à devenir non plus des phoques mais de petites colines, pas plus hautes que celle qui, de l’autre côté de la baie faisait face à Aupaluk, et que j'ai tant regardée à travers la fenêtre de la maison. Alors quand Anaïs Ang les a surnommées « Paysages pour Aveugles », j'ai exulté. Dans le creux de ma main, j’ai ressenti la douceur de cette banquise si plate, et j’ai senti la planête retrouver sa rondeur. À la maison, les mains s'en donnaient à cœur joie, cirant pendant des heures les pierres gris bleutées afin de les rendre aussi sombres que le ciel nocturne d'Aupaluk, constellées d'étoiles et habitées de trainées vertes. Pour ce qui est des compliments, les yeux ne sont donc pas à plaindre, et peuvent, comme les mains, se perdre dans ce paysage à caresser des doigts. Cécilia Breuil, Extrait de Aupaluk après le blizzard, 2016 |
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Paysages pour aveugles
Sculptées à l’automne 2015 dans la minuscule communauté inuit d'Aupaluk, dans le cadre de la résidence « Nunavik Art Workshop 2015 », ces petites sculptures en pierre (stéatite) sont en quelque-sorte des « handschmeichler », des objets ergonomiques qui font littéralement « des compliments aux mains ». Mais l’appréhension tactile des pièces ne s’est imposée que dans un second temps, découlant de l’idée d’un animal : le phoque. La sculpture Inuit étant par définition figurative, ce dernier me servit d’excuse à la création de formes abstraites qui parlent du corps, tout en comblant une frustration : celle de ne pas avoir vu de phoques durant la résidence. On a essayé pourtant : ayant aperçu un troupeau sur la banquise au loin, on a accouru pour les observer de plus près, mais ils étaient déjà partis. On a marché une bonne heure sur la plage, espérant que l’un d’entre eux, téméraire, se cacherai sous un morceau de banquise flottant. A un moment, on a bien cru apercevoir un museau, mais il a replongé aussitôt, nous laissant face au propre de l’animal sauvage : au moment où on l’aperçoit, il disparait. De la même manière, les « Paysages pour aveugles » se dérobent peu de temps après avoir été appréhendées : d’abord cachées dans des poches, elles se promènent ensuite de mains en mains, puis repartent. Le visiteur ne peut y accrocher son regard aussi longtemps qu’il le voudrait, il est contraint à les laisser filer. Cette question de l’interaction et du temps de monstration donne tout son sens aux pièces : celles-ci ne passent du statut de formes à celui de sculptures que lorsqu’elles retournent à l’espace dont elles proviennent, le creux de la main. Les exposer au sens propre du terme (sur un socle, une table, une étagère ou au sol) est donc contre-productif : ce serait, à l’instar d’un animal mis en cage, nier leur nature même. Cécilia Breuil |
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Paysages pour aveugles (2015) Série de quatre sculptures en pierre (stéatite) Dimensions variables (environ 13 x 8 x 6 cm) Crédit photo : Cécilia Breuil |