Exposition personnelle dans le cadre de mon DNSAP à l'Ecole Nationale Superieure des Beaux Arts de Paris (2017)

En véritable architecte de l’espace, Cécilia Breuil invite à vivre et concevoir la Galerie Gauche sous un nouveau regard, en jouant sur les sens de circulation et en cachant certaines de ses oeuvres. Pour cela, elle a bloqué les portes principales avec une série de « Parasites », des petites pièces reproduites en 257 exemplaires et a renversé la perspective en la bouchant par une grande « Montagne » rouge qui contraint le visiteur de passer par la porte arrière encadrée de deux vases et transformée pour l’occasion en entrée. La base de son inspiration ? Elle la trouve dans la sensation, ces cassures qui l’interpellent et dont elle cherche à percer le mystère en leur donnant vie par la matière. En empruntant ses techniques à la céramique, elle modèle la terre pour mettre en volume les idées qui l’habitent, comme ses « Colonnes » qu’elle présente après les avoir précipitées au sol. Elle engage alors une réflexion sur le statut même de la sculpture qui ne le devient véritablement que lorsqu’elle entre en interaction avec le visiteur, à l’image de ses « Paysages pour aveugles », des pièces ergonomiques inspirées du phoque et que l’artiste passe de main à main pour leur donner vie. « Tout mon travail de ces deux dernières années a été basé sur la recherche de formes chargées de sens et plus accidentées. J’ai voulu faire la part-belle à l’aléatoire, en prenant en compte la surface d’exposition et la place du visiteur. Tout naturellement, mes pièces se sont en quelque sorte minimalisées, simplifiées.» Abstraites, énigmatiques, ses installations in situ ne donnent pas seulement à voir mais également à toucher, à sentir, à penser, à approfondir.

Texte de Pauline Weber, pour le catalogue de l'exposition Felicità 18 (2018)





Parasites (2017)
Série de 257 pièces en terre cuite
Dimensions variables (environ 7 x 11 x 7 cm)
Crédit photo : Cécilia Breuil




Montagne (2017)
Structure en bois couverte de plaques d’OSB, prises d’escalade en béton
230 x 380 x 250 cm
Crédit photo : Cécilia Breuil




Judith Moïna Sitbon Chelly (2017)
Pierre ramassée dans le cimetière de Pantin
6,5 x 23 x 16,5 cm
Crédit photo : Cécilia Breuil





Phoques (2017)
Installations in situ d’une série de 16 sculptures en terre cuite
Dimensions variables
Crédit photo : Cécilia Breuil





Colonnes (2017)
Installation in situ de deux colonnes en terre crue et humide (163 x 40 x 40 cm)
armées de tasseaux de bois et cellophane, installées sur des étagères en bois puis jetées au sol
Crédit photo : Cécilia Breuil




D'après une impression de "déjà-vu" (2017)
Sculpture composée de douze pièces en terre cuite
Dimension totale : 96 x 90 x 98 cm
Crédit photo : Cécilia Breuil / Doriane Molay




Installation in situ dans les salles Charles X du Musée du Louvre Dans le cadre de l’exposition S’inscrire, puis s’éffacer (2017)



« Voyez-vous, si les dieux de l’antiquité nous sont aujourd’hui sympathiques, c’est qu’ils ne peuvent plus faire de mal, étant déchus » (Auguste Rodin).

Effacés de l’Olympe, les immortels! J’aime penser que la transition vers la chrétienté ne s’est pas faite en douceur, qu’il y a eu un basculement violent avec un « avant » et un « après » la déchéance ; un moment presque post- apocalyptique, durant lequel le peuple grec, débarrassé de la présence tyrannique des dieux, a dû se reconstruire.

Tout au long des salles Charles X, l’installation Pharos après Protée présente une écriture subjective de cette période lacunaire dans la mythologie grecque, en mettant en scène le prolongement de l’histoire du dieu Protée : à sa disparition, qu’est-il advenu de la vingtaine de phoques dont il avait la charge? Après un moment de panique face à la ruine qu’est devenue leur île, Pharos, ils décident de partir. Animaux protéiformes, ils s’éparpillent aux quatre coins de la Grèce, s’y inscrivent et la peuplent.

Cécilia Breuil, 2017




Pharos après Protée - Phoques au réveil (2017)
Terre cuite
41 x 54 x 35 cm
Crédit photo : Cécilia Breuil




Pharos après Protée - Les endormis (2017)
Terre cuite
25 x 43 x 39 cm
Crédit photo : Cécilia Breuil




Pharos après Protée - Les voyageurs (2017)
Série de douze sculptures en terre cuite
Dimensions variables
Crédit photo : Cécilia Breuil



Sculptures d'aveugles,
Divagations organisées autour des œuvres de Cécilia Breuil

Il y a là quelque chose d’étrange. Une incompréhension, au premier abord, devant des formes à la fois poreuses et hermétiques au regard du spectateur. Un peu d’humour quelques fois. Un peu de mystère sans doute. Une forme sur laquelle accrocher son regard. Des courbes autour desquelles l’esprit se donne le droit d’errer, de voyager, de ne rien dire. Voilà des formes qui semblent ne rien à voir avec l’esprit. C’est le corps qu’on y entend, la chair même de l’artiste, et l’on aurait aimé être ce corps lorsqu’il donna de la sensualité à la matière. Cécilia Breuil nomme ces œuvres « Paysages Pour Aveugles ».

Paysages ? Je ne sais pas. Pour aveugles ? Oui, sans doute, car ce qui compte ici, c’est le geste, la ligne, l’abord. Mais l’aveuglement n’est-il pas plutôt celui de la créatrice ?

C’est en effet le corps et l’énergie concentrés de l’artiste qui s’y développent dans une grande économie du geste. Dans Mangez! Ceci est mon corps! (2015), installation participative en pâte d’amande à déguster, ce n’est ni la pâte, ni le corps, mais le geste créateur de l’artiste que l’on consomme, et qui impose sa présence à travers la répétition mécanique de formes aléatoires. Le corps s’identifie au geste. Le spectateur en fait une expérience tactile, gustative, corporelle. Aveugle aussi car fait à l’aveugle. Certaines de ces œuvres sont issues d’une création automatique ou répétitive. D’autres créent du contour. Dans ces Grands vases (2015) construits autour de son corps et ayant pour but de le recevoir, la sculpture est aveugle, tout comme Derrida l’entend pour le dessin : la main procède dans le noir, le geste en progrès dessine l’espace qui le contient, trait différentiel qui crée de la visibilité et crée du discours.

Sculptures d’aveugles, plus que pour aveugles, c’est à l’inverse par la médiation de mes yeux que mon esprit divague et s’apaise dans les courbes et les formes de ces sculptures. C’est par l’œil que nous expérimentons le geste de l’artiste, sans avoir à toucher. Le trait différentiel des Grands Vases est rendu paradoxalement visible, étrangement matérialisé. Les osselets de pâtes d’amandes de Mangez ! Ceci est mon corps s’enduisent de vernis. De l’éphémère à l’intemporel, ce n’est plus le geste, c’est la forme qui compte. Les formes distordues que Cécilia Breuil présente sont celles de ces automatismes, celles de son esprit sans doute et celles de son corps aussi : l’un ne va pas sans l’autre. C’est dans leurs imperfections que nous nous perdons et que se crée notre parcours visuel et sensoriel. Alors, elles se pérennisent et se perçoivent enfin comme paysages.

Texte d'Ana Bordenale, pour le catalogue de l'exposition Là où nous sommes - Regards d'artistes sur l'anthropocène (2016)




Le vide de l'interieur de ma bouche (2013)
Plâtre, filasse
30 x 25 x 25 cm
Vue de mon exposition de DNAP (2015)
Crédit photo : Cécilia Breuil




Le mouvement automatique de mon poignet (2013)
Serie de douze dessins à la craie graphite sur papier
59,4 x 42 cm
Vue de mon exposition de DNAP (2015)
Crédit photo : Cécilia Breuil




Petits Vases (2015)
Série de trois sculptures en terre cuite
Dimensions variables
Vue de mon exposition de DNAP (2015)
Crédit photo : Cécilia Breuil




Grands Vases (2015)
Série de deux sculptures en terre crue
Environ 90 x 90 x 150 cm
Vue de mon exposition de DNAP (2015)
Crédit photo : Cécilia Breuil




CRASH (2015)
Installation in situ dans le cadre de l'exposition Parapente (2016)
Terre cuite, terre crue, néon
Crédit photo : Roman Eremchenko




L'usage des maisons (2014)
Terre cuite
Environ 90 x 90 x 60 cm
Vue de l'exposition Parapente (2016)
Crédit photo : Roman Eremchenko




Sans titre, pour l'instant (2014)
Terre recyclée, vernis, planche à roulettes
50 x 50 x 60 cm
Vue de mon exposition de DNAP (2015)
Crédit photo : Cécilia Breuil




Estampages de l'interieur de mon coude (2015)
Série de quatorze sculptures en bronze
Dimensions variables
Vue de mon exposition de DNAP (2015)
Crédit photo : Nagi Fero / Cécilia Breuil




Mangez! Ceci est mon corps (2015)
Pâte d’amande, table, verreries
Dimensions variables
Vue de mon DNAP (2015) et de l'exposition Paradis Culinaire - De la forêt à l'assiette (2015)
Crédit photo : Nagi Fero / Pascal Greboval




Reliquats (2016)
Pâte d’amande, boites entomologiques
50 x 40 x 10cm
Vue de l'exposition Là où nous sommes - Regards d'artistes sur l'anthropocène (2016)
Crédit photo : Cécilia Breuil




J'ai sculpté donc. Des phoques. Comme les Inuit qui m'entouraient, j'ai repéré la forme informe de leurs esprits dans les pierres, et j'ai enlevé ce qui n'etait pas phoque. Et puis, comme eux, j'ai travaillé dans ma main, et les pierres en ont pris la forme : ce ne sont finalement pas des phoques que j'ai sculptés, plutôt ce que les allemands appellent Handschmeichler (Litteralement « qui fait des compliments aux mains »), des objets à toucher, des négatifs, des vides de mes mains qui appellent la main du regardeur, et ne sont « pleins », ne deviennent sculptures que quand ils sont pris.

Et, je ne m'en suis pas rendue compte tout de suite, mais plus ma série avançait, et plus les pieces s'applatissaient, jusqu'à devenir non plus des phoques mais de petites colines, pas plus hautes que celle qui, de l’autre côté de la baie faisait face à Aupaluk, et que j'ai tant regardée à travers la fenêtre de la maison. Alors quand Anaïs Ang les a surnommées « Paysages pour Aveugles », j'ai exulté. Dans le creux de ma main, j’ai ressenti la douceur de cette banquise si plate, et j’ai senti la planête retrouver sa rondeur.

À la maison, les mains s'en donnaient à cœur joie, cirant pendant des heures les pierres gris bleutées afin de les rendre aussi sombres que le ciel nocturne d'Aupaluk, constellées d'étoiles et habitées de trainées vertes. Pour ce qui est des compliments, les yeux ne sont donc pas à plaindre, et peuvent, comme les mains, se perdre dans ce paysage à caresser des doigts.

Cécilia Breuil, Extrait de Aupaluk après le blizzard, 2016





Paysages pour aveugles (2015)
Série de sept sculptures en pierre (stéatite) produites dans le cadre du Nunavik Art Workshop 2015
Dimensions variables (environ 13 x 8 x 6 cm)
Crédit photo : Cécilia Breuil / Doriane Molay